Eclipse oculto
C’est un bateau lent qu’il me faut ce soir, un bateau lent, plus lent que le mouvement insatiable de la planète, plus lent que la rotation lourde des astres qui nous illuminent, un bateau lent sur n’importe quel fleuve pourvu qu’il ne fût pas stagnant. Rêvasser sur le pont en comptant les insectes qui s’agglutineraient sur sa proue, c’est un bateau lent et dérisoire qu’il me faut ce soir. Une douce illusion tranquille dans son bel écrin de roseaux et de nénuphars, j’ai l’âme rêveuse quand elle se tourmente. Nous étions encore en terrasse à paresser devant nos consommations tandis qu’un chat énorme se glissait entre les jambes des passants, nonchalant et pas affecté du tout des cris d’admiration poussés à sa vue. Dans une bouche, une pomme, et dans l’autre quelques soupirs de mélancolie impassible et immuable. Une coque de bouteille, encore. Avaler par l’égout.
Un bateau lent, à la dérive sur un fleuve, qu’importe son nom. En son flanc des initiales inconnues, le prénom de la fille du capitaine, ou son amante. Qu’importe son nom, là encore. Un prénom féminin sur un fleuve au masculin et au tempérament affectueux sans être sentimental, tant qu’il mène la danse.
Les horaires des TER sur un coin de la table, un amant et un mathématicien à l’autre bout. S’étonne-t-on encore de la vie si paisible en ces temps incertains ?
J’emporte mon sparadrap, enrubannant mon tour de crâne. Quelque soit l’escale, la coque tangue impassible et égale à elle-même, une coque en bois de noix, une coque de noyer. Le bon mot.
C’est un bateau lent qu’il faut ce soir, traînant son ancre dans l’épaisse peau de l’eau, un sillon en échos se forme et s’éloigne mollement. De la cabine sort un grésillement de radio.
Nous étions tout deux assis face à face et nous sommes levés, avons marché jusqu’à la place abondamment fleurie et envahie qui nous fit office de manège pour nos tours supplémentaires du soir. Des p’tits tours des doigts froids autours des mains minuscules. Des p’tits tours du poinçonneur du coeur en occas’ chez l’ fleuriste. Tu tiens ma main comme si on allait te l’arracher et j’en rigole en demi teinte, j’ai les dents jaunes depuis quelque temps. Et ton sac est encore fourré d’un pot de colle en tube jaune et de stylos en effusion. Une trousse de pharmacie remplie de sécateurs tranchants.
C’est un bateau lent qu’il nous faut, au corps et à l’âme, elle redoute l’orage quand elle est tourmentée. C’est un bateau lent qu’il faut se soir, trouver la côte où se noyer.






