In vivo
La boisson a évacué des spasmes dépressifs en moi. J’arrête, juste une gorgée encore et j’arrête, je te le promet mais à quoi bon, ça ne tient jamais. L’alcool n’est qu’un échappatoire comme un autre comme il y’en a eu tant d’autres comme il y’en aura tant encore. Je me sens perdre pied dans des voiles fait de la sueur odorante des marins, leurs bouches à peine écloses, rebondies et encore abritées du joug solaire, expirent la douleur des muscles tendus par l’effort. Ma main ne touche qu’un voile invisible matérialisé par le pollen d’une fleur découverte à ses torts dans un lointain continent, quel est le rapport avec Caracas, me demandent-ils ? Les marins ne sont pas Hommes, on ne peut pas paraître si dur.
Au pays des syriens aux barbes torsadées, vieux pays disparu dans un trouble de siècle, encore un, les oranges ne poussent pas, les oiseaux sont des charognes et les Hommes, eux, n’osent plus porter leur main à leur front. C’est la perte du paradis, l’envol funeste d’une feinte de gloire peu glorieuse et si peu attendue, c’est la saison orageuse qui chamboule les caravanes de sel chargées et fronce les sourcils noirs et dessinés d’un trait de l’homme aux sandales de cuir tanné par son dieu. Ce n’est pas un pays d’Hommes qui peut contenir ainsi tous les tourments des plus tenaces, non.
Sur un flot d’alcool doux pour la langue et râpeux pour le sens, je m’entraîne à moi-même à la découverte de ce même rivage que je reconnais si peu. L’ai-je vraiment effleuré il y a de ça un an, l’ai-je vraiment troublé ? Son sable est d’une texture qui m’échappe encore et la moindre vaguelette suffit à m’effacer. La trace d’une lutte amoureuse s’est envolée. Et ce ne sont pas des traces de mon passage que je cherche, même un couteau bien planté serait absorbé dans la densité de cette plage, je préfèrerais encore sculpté inutilement la roche de ses récifs plutôt que de regarder mon reflet dans l’eau qui s’écrase contre eux. Dans l’épaisseur de ses entrailles, l’île regorge de plantes dont le nom ne figure sur aucun manuscrit, aucun recueil botanique. Sa richesse est féconde mais qu’est-ce que j’en sais. Après avoir tenté son tapis de verdure, la curiosité ne m’a pas poussé plus loin en avant et, rebroussant chemin, je n’ai pas daigné cherché ce qui me retenait sur le rivage, esseulé, laissant cette forêt à sa solitude elle aussi. Et même pour un chemin esquissé au sol, même pour une percée sans regards en son sein, nous garderions nos essences cloisonnées en nous, notre solitude familière sans pour autant souffrir du flétrissement inévitable qui accompagnerait notre réclusion opposée… Mon désert serait le tien si l’on osait se déchirer parfois, froisser ces voiles un à un et tirer leurs fils pour n’en laisser que des lambeaux. Enfouis dans ta jungle rien qu’une fois, peut-être te ferais-je vraiment mal en saignant tes arbres abondants et tes fruits juteux, peut-être me feras-tu vraiment mal en lacérant ma peau fragile de tes branches et de tes épines mais l’union de nos deux cris enfanterait d’animaux sauvages et indomptables, bien plus fous que nos instincts macérés trop longtemps dans leur civilité, animaux fantastiques et porteurs de chacun des filaments d’amours de nos êtres. Peut-il être Homme celui qui franchira ses faiblesses la tête haute et les mains nues, libre de ne pas venir en ennemi pour affronter des fardeaux qui le feraient ployer si il n’avait pas le courage de n’avoir ni force, ni honte ? Et pour seule flamme dans ses yeux, une soif immense d’amour éperdu… Le peut-il et qui pourra…
Chair
Le ciel saupoudre le lampadaire et les sapins du parc alpestre. Une neige dégoûtante.
Alcool [1]
C’est une nouvelle page de notre histoire, une nouvelle page tout aussi nulle que les sornettes précédentes. Vous êtes ici, ce soir. Face à vous, des démons de vanité et de mépris et le verre de liqueur à la main, vous trinquez aux délices de la chair, mais la chair est absente.
Là, en mon ventre, je recèle de trésors obscènes et combien j’aimerais les déverser sur ses pentes, ô combien j’adulerais ma créature lorsqu’elle aura mis en peinture ses bouillis et ses peines vivantes enfin sur le creux d’une assiette. En mon ventre bouillonne une pâtée immonde, comme un puit profond et volcanique, mon ventre est en effusion constante mais jamais assouvie.
Elle vous regarde, ma créature, elle vous ficelle des larves de ses iris appâtée par la toile que vous offrez à ses haines. La putain originelle traversée de spasmes scatologiques, les pupilles dilatées par la lumière sanglante que vous exposez imprudemment par vos fenêtres. Elle jouie d’une vue on ne peut plus impudique sur les plus lointains ressacs de vos narines. Humez donc son odeur grossière, elle sera bientôt irrespirable car trop grande pour les poumons ridicules que vous portez avec tant de fierté.
Les Saints serrés
Le vieux singe rachitique s’est étranglé dans son sommeil. Pour une poignée d’illusions, je l’aurais presque adopté. Mais le vieux singe a fini par crever, seul dans son sommeil. Comme la lune se tait soudain.
Le dos enchâssé dans un arc de harpe, la nuit nous tombe sur la tête de façon dégueulasse. Elle calme un peu l’orgueil sans le vexer, lui apprend à se tenir assis, un peu pour patienter. Parfois, un pigeon éclopé s’approchait de mes pieds pour grappiller les deux miettes de pain qui s’échappaient de leur sac. Parfois encore, on voit les mouettes, en plein centre de la ville, haranguer le brouhaha impérial de la foule furieuse de se faire invectiver par l’étron de ces reines perfides. J’étais sur une rive me demandant si un jour l’autre berge se rapprochera et écrasera le fleuve s’écoulant comme une moite coulée de boue. J’imagine encore des morceaux de banquise emportés par le flot -« Mais je m’égare ? ».
Qu’est-ce que les vieilles collines perforées de toute part penseraient des rats qui se mutilent de toute part aujourd’hui… Peut-être sont-elles moins méchantes que ce que l’on pourrait croire, peut-être sont-elles déjà bien trop minérales pour croire qu’un devin en elle exulterait depuis des siècles et régirait le sens de leurs pentes. La terre est plus évoluée que nous après tout.
Entre deux de ces pentes, le vert de la devanture rafraîchit l’œil et les lèvres. Je me fais inviter pour ne pas déambuler sous cette nappe dégueulasse du ciel entartré. La lampe, verte elle aussi, éclaire les visages blanchis des clients et des trois midinettes amourachées de la moitié de leurs camarades de classe masculins. Nous franchissons, à deux, les pâquerettes qui sèment leur discours en nous cloîtrant dans une sphère de débauche verbale. L’explication se trouve dans le jour.
En pair, les joues lessivées par le vent froid qui nous gicle à la figure, nous traversons un pont puis une rue puis une autre et affichons encore une soif de grands espaces en proliférant une liste d’insultes à offrir destinées à la grande fête des religions modernes. Notre chemin s’est toujours effiloché mais son paradoxe est tout à fait aimable.
Les épaules décharnées à trop user du haussement d’épaule, je fixe un instant l’image d’un Chateaubriand sous le vent de Saint Malo, mon ombre enfouie dans la sienne. Encore une histoire de deux mais c’est tout aussi important.
Darfst du noch ?
Tu essayais d’écrire un truc d’eau, un écoulement sourd et ouaté, un truc fluide, une chose, et encore tu t’y es planté. Tu as besoin de ces tourments artificiels pour te contenir. Jouer ton cœur à face ou pile tout en ayant conscience du prix de la destruction. Tu as besoin de ce craquellement. Du jeu encore.
Gratter la croûte
Rapsode désolé en exode à la moitié de sa faim, les pieds emmêlés dans le grappin d’une vierge folle effarouchée, embrasée. D’où vient-elle. La belle, empaillée, décortiquée à coup de trique et décorée de fric, emmaillotée dans la cuisine, morphine douloureuse de son haleine.
Pourquoi ce gosse pleure quand il part, saleté de macchabée pas foutu de se laver tout seul, mais elle est pas toute seule.
Au revoir la terre, je ne m’inquièterai pas pour toi et ton souvenir viendra me hanter quand j’aurai le temps. Au revoir la terre, tu es si belle sans lunettes et tu es si belle en carte postale, au revoir.
Je t’embrasse dans la cuisine, la bouche pleine de cafards dorés, et tes larves deviennent reptiles.
D’où vient-elle la belle empalée au couteau à pain, les bras en place mais le foie en brochette, elle n’y croit pas, la belle, mais elle est pas toute seule.
Un vent frissonne de froid dans l’estomac du globe, au revoir la peau écaillée, toute fripée, même pas vieille et pas fini de manger, au revoir la peau surchauffée au coin du globe, dépouillée d’un semblant de haine.
La carcasse tenacement amourachée d’un pantin de crépon, carbonisé par accident, au revoir les os vous manquerez aux parties d’ennui le soir au coin du feu, déjà on était vieux, au revoir les os en cendre, les cartilages en pâture. La moelle en confiture sur la tartine d’un sage singe dressé à attendre.
Vous reprendrez bien une tranche ?
L’histoire s’ébroue et repart en saccades, grimpant, s’agrippant puis glissant d’un intervalle à l’autre. C’est comme toutes ces choses frétillantes, les écailles d’un poisson que l’on racle à l’aide d’un rasoir mal affûté. Un raclement de gorge aux sempiternelles morves et son chant enroué dans les grottes des trachées.
La tranche que je viens de découper est celle, maussade et dangereuse, d’un écart de conduite sans cesse répété. Est-ce un crime que de se morfondre sur les tombes de ses anciennes vagues fécondes de hurlements ?
La forêt m’ensevelit irrésistiblement, pourquoi est-ce aussi rugueux ici ? La rugosité des songes, non. Ce n’est pas de ceux-ci, c’est du fantastique.
Finir une fantasmagorie émiettée sur le rebord des fenêtres de décembre et en gober une autre.
Comme
Comme un vide, comme un creux, la fosse des chemins creux se teinte de bleu. Les jambes irritées grattent. Et frottes jusqu’à ce que la peau restât enfoncée sous tes ongles. La voie se sépare en deux tunnels égaux. Egalement illuminés. Egalement chiant. Le corps en graffiti sur les murs du métro. Au corps monotone. La langueur de la nuit a étreint deux corps éreintés, à quand la grande nuit, le monde encore. A fuir. Fi des prédications. Nous nous sentons tous fatigués, tellement et la fatigue n’est pas à la source de cette demande, de cette prière inlassable de long sommeil sans fin. Un besoin à en crever d’amour criminel, de passions révoltées, un besoin insane de sexualité suave et charnelle dans ce trou du cul du sommeil où je suis tombé. Les saisons ne sont pas fiables pour les cœurs avortés.
Luxus
Le vent du vin, jour ventriloque. Encore la fête des lampions et des borborygmes des barbares olympiques. Peut-être faut-il faire demi-tour, peut-être faut-il prendre ses jambes à son cou et fuir l’église fermée. Peut-être. Le parfum de la nuit fait ciller mes paupières. Les yeux faibles, les jambes vides. Livraison de rêves à des heures et demi, juste de quoi faire un tour et revenir. Avachis dans des coussins bien moins délicats que les courbes de ses jambes.
Pâle des cendres
Une agglutination de bêtes sauvages aux alentours des cathédrales. Le vent, ce jour, la pluie aussi, les mandarines peu nourrissantes et ce mal de ventre tordu de douleur. Trois paracétamols plus tard, l’air n’était pas plus agréable et les poumons me faisaient défaut. Ablation des sens et couleur d’hiver pourpre. L’horreur de la foule et des yeux globuleux tout autour, partout les écharpes rouges sanguinolentes de haines pour les accroches misère.
Un flot électrique traverse l’esplanade. La démangeaison de luxe a plafonné et s’en retourne dans son antre. Populace grasse et cannibale, le temps des assassins de rien, les assassins d’humanité. Le temps des masses et des leaders, à celui qui criera le plus fort. Le marabout fantoche, prêt à s’agripper à vos manches et il beugle : « Le rêve vient, il va venir, son souffle hurle à l’approche du silence, il n’y a pas d’âge d’or, celui-là est éternel. Ne prenez pas de peines, n’habillez pas vos trésors de gloire et confiez vous à Dieu, le seul et le vrai ! »
Le démon est éternel.
Courir se réfugier dans les jupes en sac poubelle d’une Marie lascive sur un trottoir quand il existe des rues vides où étrangler ses douleurs entre l’écharpe d’une humaine.
L'attitude
Une résonance stridente dans la rame du chemin de fer souterrain. J’ai le ventre contorsionné par les brûlures de la foule, cette adorable foule de visages peureux ou cinglants, à cracher. Mes oreilles se sont bouchées à l’approche du jet d’eau et un curieux résonnement se fait entendre en mon crâne à chaque secousse. J’ai beau frapper de tout mon saoul, la matière spongieuse et grise n’a pas l’air de s’être installée définitivement sur son trône. Encore une course et une tentative d’assassinat de la part d’un de ces chauffards en bagnole et le voyage se poursuit, monotone, inconscient. Un véritable mensonge.
Pour achever les crève-cœur, l’église flamboie de toute son horreur au-dessus même de l’inévitable troupeau de désirs humains. Et pour ne jamais revenir, elle s’envole dans un ciel enfumé et toxique, crevant les derniers brins de sa gloire mensongère. Et pour ne jamais entreprendre mieux, j’exhale un soupir dédaigneux pour moi-même.
Diable comme je déteste cet endroit, ces soucis, ces hargnes, ces fabulations merveilleuses et dépourvues de réalisme, Diable comme je m’exècre. Et comme ce visage ne me rappelle rien. Un masque neuf ou une parure trop rude pour être fausse. Il se donne à l’examen, parle dans un sabir agité, un murmure m’en parvient, indolent. Et plus il s’approche et plus le dessein d’en finir avec cet endroit se fait vif et piquant. En gardant cette bonne entente pour seul siège.
Tout se passe et se lave, debout, face au vide sinistre d’un mur au blanc rosé, l’écran qui m’apparaît ne reflète rien alors. Rien d’accessible.
C’est un vrai mensonge, plein de compassion, docile et admirablement dressé pour nous servir jusqu’à la fin, jusqu’au début, jusqu’à l’engrenage qui nous broiera brutalement et sans moins de condescendance.
Je feuillette les mèches en papier glacé fondu que j’ai devant moi. Son haleine est bien matérielle et fond dans ma bouche, les papilles tintinnabulent de plaisir bien chèrement atteint. Et toujours en poursuite.
Tonnerre de...
On vouvoie le paradis mais on tutoie l'enfer
On adore la pluie mais on lui préfère le tonnerre
Tout tout tout ce qui vous fait oublier la terre
On joue avec le feu on se roule dans la poussière
On boit du sang on dévore de la chair
On ne craint plus la foi on en connaît trop le calvaire
On ne croit plus en l'infini seulement en l'éphémère
On n'est jamais en paix mais toujours en guerre
On adore le désordre on n'est que des mammifères
Alors on court après vos sœurs et on emmerde vos frères
On ne fait pas d'économie on est toujours dans la surenchère
On ne connaît plus trop la loi on est bien trop en colère
Je ne sais pas si tu me crois nous sommes toujours en guerre
On est si inconscient que l'on se jette dans les rivières
Où nous amènera le courant on en a vraiment rien à faire
On connaît l'histoire par cœur elle a le goût de la poussière
On n'a même plus de maman on n'a même plus de père
On se demande même où sont passés tous nos frères
On vouvoie le paradis mais on tutoie l'enfer
-Miossec-